CHAPITRE 1 - UNE BEAUTÉ NÉE PENDANT LA NUIT
Publié par Kyuken, le 30 Août 2026
Après douze jours de somnolence, la Lune s’endort en laissant échapper une larme. Elle s’en va rêver pendant les quatre prochaines nuits.
La goutte s’écrase dans l’océan et perturbe le reflet du ciel.
Au point d’impact, un dos et des fesses émergent.
Des bulles éclatent à la surface. Le corps sans vie se réveille par réflexe pour ne pas se noyer.
Sur les coudes et le visage hors de l’eau, du liquide est évacué par la bouche. Elle tousse.
— Peuh ! C’est salé.
Elle s’assoit en s’essuyant le coin de sa bouche d’un revers de main. Elle dégage ses longues mèches argentées sur les côtés.
— Où suis-je ? C’est quoi cet endroit ? Il n’y a rien autour, en tournant la tête de droite à gauche.
Elle découvre la teinte bleue de sa peau en passant ses doigts le long d’un premier bras jusqu’à l’aisselle. Elle répète son action de l’autre côté. Les mains posées sur les épaules glissent et se croisent sur la poitrine aux tétons roses parme. Elles descendent le long des côtes. Puis, elles se côtoient du nombril à l’entrejambe. Et enfin, le duo se sépare pour parcourir les cuisses, les jambes et les pieds.
— Aucune blessure.
Une bouche, un nez et des yeux vert olive se reflètent dans le miroir aquatique. Une particularité anatomique attise sa curiosité : deux cornes bleues qui flottent devant son front, sans jonction physique avec sa boîte crânienne. Toutefois, elles suivent les mêmes mouvements de tête. La nausée arrive à force d’agitations inutiles juste pour en tester l’inertie. Elle s’allonge sur le dos pour faire passer son tournis. Elle remarque la longue faille qui traverse la voûte céleste étoilée.
— C’est quoi ce corps ? J’aurais aimé qu’il soit un peu plus développé. J’ai l’impression d’être un cliché de Lolita.

Quelque chose la gêne et contracte les muscles de son dos. Elle se relève. Le bras droit au-dessus de la tête, elle prend conscience de l’autre côté de son aisselle, une aile bleue à la membrane intérieure rose. Elle manque de force pour l’étendre de toute son envergure ; elle s’aide de sa main. Son bras gauche frôle son autre aile. Elle cambre le bassin et serre ses muscles postérieurs pour tâter une queue épaisse qui se termine en forme de cœur.
— Suis-je une faerie ? Un daemon ? Je dois donc avoir des pouvoirs. Comment je fais pour le savoir ?
La jeune naïve serre ses poings et se concentre de toutes ses forces. Rien ne vient. Ses épaules et sa tête s’affaissent.
— Je ne vais pas rester ici à m’apitoyer sur un échec. J’espère trouver quelqu’un qui pourrait m’apprendre.
Le jeune daemon s’incline en avant et profite de la faible profondeur et du sol sablonneux pour appuyer ses deux mains. Elle hisse son fessier. Les coulures suivent la courbe intérieure des cuisses. Ses jambes flageolent. Petit à petit, le centre de gravité atteint son apogée. Le torse suit, s’érige et permet aux paumes et aux doigts de dire au revoir au sol.
Elle ressent ses appuis et trouve la stabilité. Elle soulève son pied droit et le pose devant sans tomber. C’est son premier pas dans ce monde inconnu. Un deuxième pas suit. Et un troisième. La joie se substitue à la satisfaction ...
Fragment !
La jeune dame bleue pivote vers la direction d’où provient la voix. Mais son point d’équilibre vacille, la faisant tomber sur son postérieur amorti par sa queue bien en chair. Ses yeux sont écarquillés. Un frisson parcourt son dos. Ses cornes brillent d’une luminosité croissante. Son instinct l’alerte à se remettre debout sur ses deux jambes tremblotantes.
Un profil étranger se tient debout à quelques mètres d’elle, vêtu d’un long manteau noir droit. Un masque couvre son visage. Un chapeau haut-de-forme est calé sur le sommet de la tête entre une paire d’oreilles félines.
— Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu me veux ?
— Schrödinger Katze ! Schaffung ! Todsünde der Trägheit - Sucker Legs !
(Allemand : Chat de Schrödinger ! Création ! Péché élémentaire de la Paresse - Sucker Legs !)
L’inconnu sort un bras par l’une des fentes de son manteau. Il tient un gros globule noir qu’il laisse tomber dans l’eau. Sous la surface, un sillage se dirige et disparaît à l’approche de la demoiselle.
— Ça a plongé ? Ce truc va m’attaquer ? À droite ? À gauche ? Par derrière ? Non ! Par dessous !
Une main palmée et griffue saisit la cheville de la jeune femme et l’entraîne sous la surface.
Elle est enveloppée de milliers de bulles d’air. Ses bras et ses jambes fouettent avec vigueur en tentant de se propulser vers le haut avec ses faibles ailes. Mais les couleurs du ciel et les étoiles perdent leur éclat. Alors que l’individu en manteau noir, de l’autre côté de la frontière, l’observe sombrer.
La chose appelée Sucker Legs nage à vive allure tout autour d’elle pour créer un tourbillon pour l’épuiser et l’entraîner vers les abîmes. Elle se recroqueville, les mains sur la bouche et le nez pour bloquer sa respiration. Elle ne tient plus. Elle laisse échapper sa dernière bouffée d’air. Elle se noie ...
Pars retrouver la Déesse rêveuse pour lui rendre son Cœur brisé et la réveiller !
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La petite cornue assomée flotte dans sa longue chevelure argentée. Elle reprend ses esprits, pas sans vertiges. Elle isole avec précaution ses longues mèches pour qu’elles ne s’y empêtrassent pas.
Tout est noir d’encre. Ses cornes brillantes sont le seul éclairage, preuve que ses yeux sont fonctionnels. Son oreille interne lui signale sa mauvaise posture. Elle bat des mains et des pieds pour retrouver une position plus supportable et s’étonne de pouvoir respirer.
— Pourquoi mes cornes continuent-elles à briller ? Mes cornes me préviennent-elles du danger ? Ce type était dangereux. Cela ne m’étonnerait pas que son truc soit encore dans les parages.
Elle plisse les yeux pour inspecter son périmètre immédiat. Mais il est difficile de distinguer quoi que ce soit lorsque la lumière ne parvient pas à dissiper les ténèbres ambiantes. Cependant, son ouïe capte un bruit de nage. Un autre cœur qui bat. Son toucher détecte un courant circulaire qu’elle confirme par le sens de ses mèches de cheveux. Ce qui la chasse se montre.
Sur sa tête de requin-marteau, les yeux du Sucker Legs, un Péché élémentaire de la Paresse, sont ornés d’une spirale qui se répète sur cinq tentacules du bas de son corps, armés chacun d’une ventouse, qui lui permettent de capturer ses proies. Tout son être est spécialisé dans la navigation et la chasse en eaux profondes. Son hostilité et son envie de tuer sont réelles. La créature aquatique fonce la gueule grande ouverte, les dents tranchantes apparentes.
Malgré la résistance inhérente à un milieu aqueux, le daemon bleu esquive de justesse la morsure en battant d’une aile. Le Péché traverse sa chevelure argentée. Il chope au passage des mèches errantes avec sa main griffue et palmée et entraîne sa proie dans son sillage. Il alterne les rouleaux rapides et les virages abrupts pour lui faire perdre ses repères et saccager son sens de l’orientation.
Cette dangereuse liaison rompt sans préavis. Le Péché élémentaire de la Paresse file droit dans la noirceur de l’océan. Le poids qu’il traîne a changé. Il ralentit. Il ramène sa poigne pour remarquer qu’il tient une tignasse orpheline de sa propriétaire. Il revient sur son trajet en suivant les touffes éparses.
— Te revoilà.
La jeune femme se tient à la verticale, les sourcils froncés et la lèvre supérieure retroussée.

— Sais-tu que ça ne se fait pas de tirer sur les cheveux d’une fille ? Toi et moi, c’est fini. J’ai dû me couper les cheveux pour me libérer de toi. Et ma queue a pris la forme d’une longue lame.
Elle rassemble la moitié restante de sa toison avec ses deux mains à l’arrière de sa tête qui lui servent de guides de lame. Elle égalise sa coiffure en tranchant net.
L’agresseur frémit en prenant une grande inspiration. Il gonfle à vue d’œil et expulse une grande quantité de liquide par le bas de son corps entre ses tentacules. Il se rue de but en blanc vers sa proie, la gueule grande ouverte comme pour insulter sans pouvoir émettre un son.
La diablesse bleue se bande les bras avec les longues mèches tout juste coupées pour improviser deux gantelets de protection. Elle intercepte la morsure avec son bras gauche. Mais les crocs passent entre les interstices.
— AÏE ! Ça fait vachement mal !
Elle endure la douleur. Elle se sert de son bras libre pour ceinturer le prédateur avec la longueur restante de crin, en le passant dans le dos, sous l’aisselle, après avoir esquivé un coup de patte, puis en terminant par un dernier tour au cou. Les tentacules s’allongent et ventousent une fesse, le dos et les membres postérieurs de la demoiselle cornue.
— Tu veux jouer à qui va serrer le plus fort ? Mais tu as oublié de bloquer ma queue.
Le tranchant de la lame en faux se place et glisse sur son bras gauche pour décapiter le Péché élémentaire de la Paresse.
Le corps inerte relâche sa prise qu’elle repousse au loin avec les gantelets. L’éclat des cristaux bleus sur le front s’éteint.
— Sa morsure et ses ventouses vont me laisser des marques.
Les deux morceaux de cadavre s’effilochent.
— C’est quoi ce truc ? On dirait un cœur qui flambe.
La demoiselle frôle l’organe du bout de l’ongle. Elle l’empoigne alors que sa main s’enveloppe d’une flamme azurée.

— Ça ne me brûle pas et ça palpite encore.
Le ventre de la diablesse rugit d’un puissant gargouillement. Elle se tient la taille pour réprimer sa gêne d’être affamée et regarde la seule viande en sa possession.
— Je me demande si c’est mangeable.
Sa lèvre supérieure se soulève et se retrousse. Ses commissures se crispent. Elle ouvre la bouche pour poser une petite léchouille. Elle ferme ses yeux. Sa langue amène la denrée peu ragoûtante au fond de son gosier. Sa gorge se gonfle. L’aliment glisse et se dissout dans son œsophage. Elle savoure et apprécie cette sensation de déglutition. Les frémissements disparaissent lorsque le palpitant gagne l’estomac.
La diablesse sort de son extase. Deux disques lumineux sont contre son visage. Elle recule d’un coup d’aile. Ces deux formes rondes sont les yeux d’une silhouette d’ombres. Elle se distingue du fond abyssal en arborant les mêmes cornes bleues et la même longue coiffure blanche, identiques à celles de la jouvencelle bleue avant son agression.
— Tu me ressembles. Es-tu ma copie ?
Lorsque la démone bleue penche la tête sur le côté, son reflet l’imite à une différence près. Celui-ci lève son bras et tend son index.
— Pourquoi pointes-tu du doigt ? , en levant les sourcils.
— …
— Derrière … moi ? Cette faille n’était pas là il y a un instant.
En apparaissant, cette fracture dans les Ténèbres a créé une tension de succion qui s’intensifie et syphonne tout ce qui est à portée. La petite démone crawle avec insistance, aussi vite qu’elle peut. L’inéluctabilité approche. Impossible de lutter contre ce courant. L’ouverture gobe pour se clore en silence.
*******
Fin du Chapitre 1