PROLOGUE - LE POINT
Publié par Kyuken, le 30 Août 2026
Un point ?
Ce point est une anomalie dans cette vacuité blanche et infinie. Des fissures le lézardent au rythme des battements d’un cœur endormi.
Un fragment de cette coquille obscure se détache et s’éloigne dans une direction contraire aux lois de la gravitation. La coquille s’effrite en petits bouts à mesure que son contenu gluant s’échappe. Le point de rupture atteint, les parois protectrices s’effondrent et révèlent un amas de plumes et d’ailes imbibées de sang.
L’albumen incarnat de l’œuf s’étale sur une surface en mosaïque jusque-là inexistante. Il s’oxyde, pourrit et se transforme en un bouillon de culture qui agglomère les fragments de coquille pour les fondre.
Une énorme protubérance distend la surface de la soupe noire. Une pointe perce la mince lisière pour la déchirer. Un déluge de masse organique et de liquide amniotique se répand et gratifie le sol immaculé d’un accouchement non désiré.
Un nouveau-né est couché sur le côté. La première inspiration enflamme ses tripes. Il s’étire sur le plancher et se plie en deux en expirant un long râle inaudible.
Les mains se plaquent au sol et le repoussent à grand-peine et mal. Puis, un genou posé, un pied se ramène au niveau et sert d’appui pour adopter une posture d’humanoïde bipède.
Il s’avachit, car sa stature, qu’elle soit couverte par le placenta, est celle d’un famélique décharné.
Du calfat en décomposition suinte sans interruption par tous les orifices, ronge et gangrène ce territoire vierge lorsque cela touche terre.
Le crâne à deux cornes en saphir se tourne vers l’amas d’ailes. La paire d’yeux ovoïdes y discerne une jeune femme, endormie, flottant en position fœtale.
Son attirance est instinctive comme celle d’une progéniture envers sa génitrice.
Le nouveau-né tend les bras pour garder son équilibre. Ses premiers pas sont précaires.
Il abandonne son placenta. Du calfat en décomposition suinte sans interruption par ses orifices, ronge et gangrène ce territoire vierge lorsque cela touche terre.
Ses paumes se tournent vers le ciel en guise de prière à la rêveuse. Il veut être accueilli par sa mère. Il veut être félicité par sa déesse pour sa ferveur.
Toc !
Le son d’un talon frappe le sol.
Le rejeton se retourne. Il chute et embrasse la dureté du sol. Après avoir repris ses esprits, il distingue le contre-jour d’une humanoïde à la longue chevelure virevoltante.
Elle tient un long objet flamboyant qui prolonge son bras droit.
Pourquoi je n’arrive pas à pousser sur mes pieds ?
Deux tiges noires, statiques et coupées en biais, ses jambes, sont figées sur place.
Sa première pensée : un instrument capable de sectionner les différentes parties de son corps avec netteté et sans effort.
Une peur primale monte de l’estomac au cerveau. La paire de cornes cristallines s’illumine avec intensité. Une pulsion lui ordonne de reculer sans préavis ; les coudes et les moignons fraîchement cautérisés travaillent de concert pour reculer dans un réflexe de survie.
— C’est chasse gardée ! Annonce la grande flamme sur un ton désapprobateur. Avec tes mains criminelles, tu n’es pas autorisé à toucher ma petite sœur adorée.
L’inculpé est tenu en joue. La chaleur dégagée par l’épée l’oblige à placer ses deux mains au-devant pour s’en protéger. La fournaise est pénétrante.
L’information nerveuse n’est-elle pas censée prévenir les brûlures ? Mais comment différencier lorsque la pointe incandescente a déjà transpercé de part en part les métacarpes ?
Sans les tranchées, les deux mains sont soulevées au-dessus de la tête, épinglées au sol, comme une araignée sur son plateau d’exposition. Il ne peut plus se dégager en raison de ses amputations et se tortille de douleur.
L’agresseuse, l’aînée de la petite sœur rêveuse, s’approche. Elle estompe son brasier. Sa toison rougeoyante tombe le long de son dos. Tout son corps est affligé d’une alternance de nudité et de tatouages ébènes. Elle démontre sa domination absolue en se cambrant, la poitrine respectueuse pendant sur le coupable comme deux appétissants fruits mûrs.
— Est-ce que tu as mal ? Veux-tu hurler ?
Les oreilles sont sourdes aux supplications étouffées. Les yeux améthystes jugent. La bouche, avec un grain de beauté sur la commissure gauche de ses lèvres, interroge.
— Tu as réussi à entrer. La sécurité laisse à désirer. Sois sage et ne bouge pas !
Le prisonnier suit du regard la grande sœur qui se dirige vers sa cadette. Avec ce sursis supplémentaire, sa respiration est moins haletante. La brillance de ses protubérances s’atténue.
— Je t’ai enfin trouvé, Freija ! C’est moi, Brynhilde ! Pourquoi ne te trouves-tu plus dans ton cocon ? Dire que tu voulais t’isoler de moi, en piétinant sur place. À moins que tu aies voulu que ce Péché élémentaire pénètre ton giron. Tu as réussi. Tu as retrouvé même si ce n’est qu’une petite partie de ce que tu as perdu.
La sœur aux cheveux ardents lâche un petit rire avec un éclat humide dans les yeux et un sourire discret.
— Tu n’as vraiment pas changé. Tu aimes te montrer désirable. Tu charmes les cœurs sans prêter attention. Les esprits s’enivrent avant de vouloir te faire du mal. Heureusement que j’arrive toujours à temps. Mais … Je suis désolée de t’avoir blessé. Pour me faire pardonner, et te protéger, je vais te bâtir un palais où tu pourras vivre en paix et en sécurité.
La sœur aînée considère le silence comme un consentement en guise d’au revoir.
Brynhilde se cule. Elle s’assoit à califourchon sur le bas-ventre du condamné.
— Mmm ! Ce déhanchement me rappelle mes chevauchées récentes dans les Limbes pour traquer les Fragments de ton espèce. Tu vas vite t’épuiser avant de me désarçonner.
Des flammes dans la main droite matérialisent un couteau d’équarrissage d’une vingtaine de centimètres.
Malgré les remous, la main gauche passe derrière le ferme fessier tatoué et lambine.
— As-tu ce qu’il faut entre tes cuisses ?
Elle souffle du nez en tâtant sa joue avec sa lame.
— Dommage ! Tu n’as pas ce qu’il faut. J’aurais pu te donner du plaisir. Rassure-toi ! Sais-tu pourquoi tu es si spécial ?
Le damné s’égosille d’une terreur asphyxiée.
— Hors de question que ce pervers de Scribe récupère ce fragment de cœur de ma petite sœur adorée.
Le cadavre à en devenir agite de toutes ses forces ses guiboles amputées. Brynhilde, sans aucune expression, lève sa lame et l’abat.
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Fin du prologue